« L’histoire de la Bretagne ferait-elle peur ? »
Joël Cornette
Étrange paradoxe : ignorée par les programmes officiels de l’Éducation nationale, la Bretagne est largement absente des salles de classe des quatre ou cinq départements qui la composent ; son histoire, sa géographie, son économie, sa culture ne sont guère abordées, sinon marginalement, dans les écoles primaires et secondaires. L’Armorique n’a jamais été véritablement reconnue ni encouragée par l’État central français comme une entité régionale distincte. Il est vrai aussi qu’à la différence d’autres nations – l’Allemagne par exemple – l’enseignement français se singularise par sa centralisation, l’uniformisation de ses contenus, de Brest à Ajaccio, laissant peu de place aux multiples identités régionales qui pourtant forment et forgent la « nation France ».
Il y a peut-être plus encore : la crainte, en enseignant son histoire, de réveiller des velléités d’indépendance, d’antinationalisme, comme si les Chouans révoltés du temps de la Révolution ou les Bonnets rouges de Basse-Bretagne en guerre contre Louis XIV allaient recouvrir de leur ombre et de leur voix la belle unité de l’État jacobin.
Le grand historien Jules Michelet nous aide à comprendre les raisons de cette persistante relégation des singularités bretonnes : en préface à sa grande Histoire de France, il propose, en 1831, un « Tableau de la France ». La Bretagne a le privilège de l’inaugurer. Que dit-il dans ce texte fondateur ?
« C’est par là que nous voulons commencer l’étude de la France. L’aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le premier regard […]. De Pontivy jusqu’à la pointe du Finistère, c’est la vraie Bretagne, la Bretagne bretonnante, pays devenu tout étranger au nôtre, justement parce qu’il est resté trop fidèle à notre état primitif ; peu français, tant il est gaulois […]. Le génie de la Bretagne, c’est un génie d’indomptable résistance et d’opposition intrépide, opiniâtre, aveugle. »
Une province « celtique », un pays « étranger », « peu français », une résistance « indomptable ». Serait-ce donc là le « génie de la Bretagne » ?
Jules Michelet n’est qu’une des voix, parmi des dizaines d’autres, qui ont diffusé, des siècles durant, les mêmes stéréotypes sur cette Bretagne et ces Bretons aussi singuliers qu’ensauvagés. Un autre célèbre Jules, Verne celui-là, dans sa Géographie illustrée de la France (1868) écrit, à propos des habitants des Côtes-du-Nord : « l’originalité de la race bretonne s’est surtout conservée dans les campagnes […]. Les agriculteurs sont de complexion nerveuse, plus entêtée dans leurs coutumes et leurs opinions, plus violents dans leurs passions que les habitants des villes. Ils sont querelleurs, batailleurs, quand leur colère est surexcitée… »


